Voilà un petit conte pour enfant trouvé dans la bibliothèque de l'école et qui j'espère vous distraira. Bonne lecture ! Le Roi pudique
de Nicolas de Hirshing Il était une fois un roi pudique, très pudique. Il détestait tout ce qui ne portait pas de vêtements. Le moindre morceau de chair, la moindre parcelle de peau visible le mettaient dans un état de fureur extrême.
Toutes les personnes de sa cour portaient des gants, et leurs vêtements amples dissimulaient leur corps des pieds jusqu'au cou. Les hommes portaient de larges chapeaux enfoncés sur les oreilles et les femmes des coiffes de drap qui leur couvraient le menton et retombaient en plis épais sur leur corsage.
Lorsqu'il parcourait son pays, ses habitants devaient obéir à son étrange manie et tous pestaient contre ce monarque qui les obligeait à s'emmitoufler même en plein été.
Un jour, alors qu'il visitait une ferme modèle, le roi entra dans une violente colère :
- Scandaleux ! Horrible ! Dégoûtant !
Les ministres à ses côtés se hâtèrent d'examiner les alentours : tous les paysans étaient vêtus des pieds à la tête ; rien ne semblait devoir offusquer la vue de leur roi.
Cependant celui-ci continuait :
- C'est répugnant ! Sale ! Ignoble ! Que l'on me cache tout cela ! Et en vitesse !
- Cacher quoi ? demanda un ministre.
- Tous ces animaux ! Regardez ! Ils vont et viennent... nus ! Ils sont TOUT NUS !!!
- Mais, mais Sire ! Ce ne sont que des animaux !
- Ce n'est pas une raison ! A partir d'aujourd'hui je veux qu'ils soient également habillés ! C'est un ordre !
Et c'est ainsi que l'on vit dans le pays un curieux spectacle : des animaux recouverts de vêtements spécialement adaptés à leur taille. Les vaches portaient de larges manteaux, les chevaux des pantalons doubles, les oies des robes à collet monté. Et si, en hiver, les pauvres bêtes ne se plaignaient pas trop, en revanche, c'était tout un problème que de les empêcher de s'en débarrasser en été.
Mais la folie du roi ne s'arrêta pas là. Son obsession de la nudité croissait de jour en jour.
- Nu, nu, nu ! Je ne supporte plus ce mot ! Il ne devrait même pas exister ! D'ailleurs, je décide qu'il n'existera plus ! Le premier qui prononcera ce mot se retrouvera enfermé au cachot pour le restant de ses jours !
Le lendemain matin, le coiffeur entra dans la chambre du roi et le salua :
- Bonjour, Sire ! Vous avez vu le temps ? C'est l'hiver ! Les arbres sont nus...
- AU CACHOT !!! hurla le roi.
Le pauvre coiffeur fut bien vite emmené par deux gardes, sans rien comprendre à ce qui lui arrivait.
L'habilleur du roi entra quelques instants après et se mit à le vêtir tout en devisant :
- Quelle belle journée, Sire ! En passant près du lac, j'ai même vu une grenouille se faire bronzer sur un nénuphar...
- AU CACHOT !!! hurla le roi.
Deux gardes emmenèrent l'habilleur malgré ses supplications.
Un ministre arriva quelques secondes après. Il tenait à la main un énorme registre.
- Sire ! Regardez le livre de comptes ! Je crois qu'il y a une erreur à la page numéro...
- AU CACHOT !!! s'égosilla le roi.
C'est ainsi que tout le royaume comprit qu'il ne fallait plus prononcer le mot "nu", ni même la syllabe.
Cette interdiction posa d'énormes problèmes. Tout le monde se mit à parler très lentement. On réfléchissait trois fois à ce qu'on allait dire, afin d'éviter le son interdit. Plus de " nuages, de nuit ou d'éternuement ". Les gens choisissaient soigneusement leurs mots. D'autres enlevaient juste le son dangereux des mots dont ils avaient besoin. Et cela donnait d'étranges phrases. Par exemple, pour dire : " Bienvenue, cher inconnu ! ", on prononçait : " Bienve cher inco ! " Et si l'on entendait : " Je conti à avoir mal à la que ", il fallait comprendre : " Je continue à avoir mal à la nuque ! " Les restaurants n'affichaient plus qu'un ME (au lieu de MENU ) et les " Avenues " devenaient des " Ave ".
Tout le pays devait se plier à la règle, car le roi envoyait partout des espions afin de vérifier que ses ordres étaient exécutés. Et les gens devenaient de moins en moins bavards, de peur de finir en prison.
Un matin, un ministre vint trouver le roi et s'exclama :
- Sire ! Regardez comme c'est curieux...
Le roi bondit en hurlant :
- " CU ". Vous avez dit " CU " ? Malpoli ! Monstre ! Grossier ! AU CACHOT !!!
Et l'on comprit aussitôt que le son " CU " , à son tour, devenait lui aussi interdit au royaume.
Finis les "cubes, cuivre, cuvette et cuir " ! Désormais, on comptait grâce au " cal " (calcul), et les mots commençaient par une " majusle " (majuscule ). Quant aux " miNUsCULes ", c'est bien simple, les gens préféraient oublier ce mot. A nouveau, il fallut transformer toute une partie du vocabulaire. Lorsqu'on était pas le vainqueur, on était simplement le "vain"...et c'était tout ! Et l'on pouvait très bien dire à partir de ce jour : " Le ltivateur, dans sa isine, faire ire des isses de poulet."
Les curés protestaient un peu quand on leur disait : " Bonjour, monsieur le Ré ! " mais il fallut bien s'y habituer. Quelques temps après, la lettre " Q" fut supprimée de l'alphabet...
Cette décision fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Tous les habitants du pays, ministres et soldats compris, décidèrent de ne plus ouvrir la bouche, de ne plus prononcer un mot.
Un silence de mort s'abattit sur le royaume.
Au début, le roi s'emporta de voir ainsi ses sujets muets comme des tombes. Il eut même l'envie de mettre en prison ceux qui ne lui adressaient plus la parole, mais cela faisait trop de monde. Il haussa alors les épaules et décida de laisser faire.
- Qu'ils se taisent donc, ces idiots ! Ca me reposera les oreilles !
Pourtant, au bout de quelques jours, la situation lui devint pénible. Prisonnier de ce silence, il avait l'impression de devenir sourd. Il se sentait de plus en plus seul, abandonné de tous. Aucune parole gentille ni méchante n'atteignait ses oreilles. Il gouvernait un pays de fantômes.
Il se mit à regretter de plus en plus ses discussions avec ses ministres, ses plaisanteries avec ses serviteurs ou amis. Et il passait ses journées à maudire son en...i ( son ennui, bien sûr ).
Malgré tout, contrairement à ce que les gens pensaient, le roi ne cédait pas. Le pays entier ne savait comment faire pour qu'il revienne sur sa décision.
Jusqu'au jour où une idée jaillit, une idée que les gens se transmettaient par un petit message, une idée que tout le monde approuva...Ce matin-là, le roi se leva de méchante humeur. Il sonna son nouveau serviteur afin qu'il vienne l'habiller. La porte s'ouvrit et le serviteur apparut, les bras chargés des vêtements du roi.
- Bonjour, Sire ! Belle journée, n'est-ce-pas ?
Le roi ne répondit pas car la stupéfaction le paralysait : le serviteur qui déposait tranquillement ses affaires sur le canapé...le serviteur était entièrement NU !
Le roi crut qu'il devenait fou. Il se frotta les yeux, se pinça plusieurs fois, puis se décida à crier :
- GAAAARDES ! AU CACHOT !!!
Deux gardes apparurent. Le roi crut défaillir, car les gardes, à part l'épée qu'ils portaient autour de la taille, étaient tout aussi nus que le serviteur. Le roi ne savait plus que penser. Il balbutia péniblement :
- Mais, mais... vous êtes fous !
Les gardes se regardèrent, l'air étonné.
- Pardon, Sire ! Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Le roi parvint à prononcer dans un souffle :
- Mais, vous êtes... n... n... nus !
Le plus jeune des gardes regarda son compagnon :
- Nu ? Qu'est-ce-que ça veut dire, " nu " ? Tu le connais ce mot, toi ?
- Non ! répondit l'autre. Ca ne me dit rien ! C'est un mot qui n'existe pas. " Nu " ? Que voulez-vous dire, Sire ?
Le roi poussa un cri de rage, écarta les gardes et sortit de sa chambre chercher de l'aide dans son château. Mais le spectacle qu'il découvrit alors l'anéantit bien davantage.
Partout, dans les couloires, dans toutes les salles, les gens circulaient entièrement dévêtus. Tous les gardes, cuisiniers, servants et domestiques étaient nus de la tete aux pieds. Et même les ministres, dans leur salle de Conseil, ne portaient pas le moindre vêtement. Le roi poussa un hurlement et quitta le château pour fuir cette vision infernale. Mais la ville ne lui apporta aucun réconfort.
Tous les villageois, paysans, commerçants, clients, hommes, femmes et enfants, tous étaient complètement nus ! Et tous vaquaient à leurs occupations, normalement, comme si de rien n'était, comme s'ils avaient toujours vécu ainsi.
Le roi se cacha les yeux des deux mains et se mit à prier :
- Je vais me réveiller ! Mon Dieu ! Je vais me réveiller ! C'est sûrement un cauchemar !
Soudain, il entendit des rires d'enfants, tout près de lui. Il ôta les mains de ses yeux et aperçut un groupe de petits qui le montraient du doigt en se tordant de rire :
- Hi ! Hi ! Hi ! Regardez-le ! Ha ! Ha ! Ha ! Il est habillé ! Le roi est tout habillé !
Des passants s'arrêtèrent et se mirent à rire avec les enfants.
- Hou ! Hou ! Hou ! Ridile, le roi ! ( ridicule )
- Ha! Ha ! Il devrait avoir honte !
- Ho Ho ! Comment peut-on porter des choses pareilles ?
Et bientôt ce fut tout un attroupement qui entoura le roi, chacun riant à gorge déployé. Un vieillard fendit la foule et apostropha le roi :
- Voyons, Sire ! Comment osez-vous ? Quel triste spectacle pour un enfant ! Enlevez tout ça, tout de suite ! (note de la bloggueuse : lol ! )
Le roi était dans un tel état de confusion qu'il sentit à peine sa main faire glisser par terre la seule tunique de nuit qu'il portait. Et il se retrouva nu parmi ses sujets...
Les rires cessèrent soudain. Alors le vieil homme posa sa main sur son épaule et murmura :
- Sire ! BienveNUe dans votre royaume !
La foule reprit en choeur :
- Bienvenue, Sire ! Bienvenue !
Le roi sourit. Il n'entendait plus les mots des gens, tout ce qui comptait pour lui, c'était le sourire amical des visages qui l'entouraient. Le royaume retrouva ainsi sa joie de vivre et on assista à de nombreuses et joyeuses naissances dans tout le pays...
:) Marrant, ce petit conte, non ? C'est censé être un conte pour enfants, mais je ne vous raconte pas le bazar si vous lisez ça à des enfants, moi je préfère le partager avec des adultes, lol, il est un brin libertin ce conte...imaginer le roi nu au milieu de ses sujets nus, c'est loin des contes de fées classique...;)